Philippe Dubois
Extraits du catalogue de l'exposition Mouvements Improbables - L'Effet cinéma dans l'art contemporain Centre Cultural Banco do Brasil, 2003


Deux pratiques sont au fondement de cette série photographique de Jeff Guess, jeune artiste américain installé à Paris et travaillant à la fois la photographie, le cinéma, l'installation et le traitement informatique de l'image. D'une part le principe du sténopé, de l'autre celui du panorama.

Le sténopé, c'est la photographie mise à nu, ramenée "à son plus simple appareil" : un dispositif de prise de vue délibérément rudimentaire, rendu à son essence primitive de camera obscura : une petite “boîte” (en l'occurrence, pour cette série, une boîte en carton de la taille d'un plumier d'écolier, bricolée avec de l'adhésif), comportant d'un côté un simple trou, sans objectif, pas le moindre viseur pour cadrer (l'image qui se forme est ainsi toujours approximative, circulaire, floue sur la périphérie, et en tout cas jamais pré-vue), avec un mode d’avancement du film tout à fait “artisanal” (bouchons de liège et épingles : on avance au jugé, sans savoir exactement où on en est dans la longueur du rouleau), sans fenêtre ni obturateur ni diaphragme (donc dans l'impossibilité de contrôler la lumière et la vitesse), bref avec rien de la mécanique et de l'optique traditionnelle du boîtier photo. Il est évident que ce type d'engin, plutôt sauvage, fonctionne tout à l'opposé de ces technologies sophistiquées bourrées d'automatisme, qui permettent d'obtenir de "belles photos", toujours nettes, bien cadrées, bien exposées, etc. Le travail de prise de vue se fait dès lors davantage "à l'intuition et à l'expérience", puisqu'on n'y voit, n'y mesure et n'y contrôle rien. Avec le sténopé on ne cadre pas, les poses sont nécessairement longues (plusieurs minutes à tout les coups), on avance "à l'aveugle", en se fiant plus à sa main qu'à son oeil. Cela demande un rapport au monde plus sensitif et tactile que visuel : on aboutit à des images qu'on peut dire finalement plus haptiques qu'optiques.

D'autant qu'au principe du sténopé vient donc s'adjoindre celui de l'image panoramique : chacune des "vues" de la série (joliment et modestement intitulée this and that) est en fait composée d'un agencement de prises successives effectuées sur la même portion du ruban de pellicule, qui a été avancé manuellement, sans contrôle très strict, et déroulé dans le temps comme dans l'espace, pendant qu'entre chaque avancée du rouleau, l'appareil était déplacé et posé à un nouvel endroit. L'espace ainsi globalement parcouru devient, dans son articulation et ses enchaînements, l'essentiel de la vision temporelle du panorama. Voilà pourquoi ce qu’il y a de plus singulier dans ces images, c’est la trajectoire du regard qui s’y déploie, c’est leur façon, glissée, coulée, sans coupure franche, sans limite d’un quelconque cadrage, d’explorer l’espace – celui, intime, d’une chambre, d’une salle de bain, d’une cuisine, d’une pièce d’appartement (on sent très bien qu'il s'agit d'espaces habités, et pas seulement au sens privé, autobiographique), ou celui, public, d’une rue, d’une esplanade, d’une ville avec ses signes et ses constructions (on y reconnaît les deux villes de Jeff Guess : Seattle, sa ville natale, et Paris, sa ville d'adoption), dans les deux cas, vues d'intérieur (en noir et blanc) et vues d'extérieur (en couleurs), les espaces s'enchaînent et se répondent (présence insistante des fenêtres comme lieu de raccord). Chaque sténopé panoramique apparaît comme une exploration toute en modulation, plus ou moins continue, plus ou moins harmonieuse, plus ou moins fluide, d'un espace à la fois ouvert et fermé (plus près, plus loin, en tournant, en isolant des détails, en élargissant le champ, en s’attardant ici ou là, en escamotant ailleurs, en jouant de rimes visuelles internes, de jeux de mots, de rapports chromatiques, etc.). Le ruban de pellicule tout entier est ainsi devenu l'unité globale de la photographie. Il n’est plus constitué d'une succession d’images isolées, bien séparées, prédécoupées par la fenêtre au format, il est devenu tout entier une seule grande image, mixant les différentes prises dans une sorte de continuité visuelle mobile. Les sténopés panoramiques de Guess, ce sont des flux, indivis, souples, glissés, comme des plans de cinéma réalisés avec une caméra mobile, mais qui se seraient mis tout entier dans l’espace d’une photographie. Certes, il y a des ellipses, des trous, des manques, dans ce déroulement (parfois même les prises partielles se sont effectuées avec des écarts de temps de plusieurs jours), mais ceux-ci sont pour ainsi dire fondus dans l’ensemble, absorbés dans ce qui forme en quelque sorte des raccords intérieurs, presqu’invisibles. Guess fabrique des sténopés panoramiques qui constituent une sorte de montage dans l’image, exactement comme les plans-séquences du cinéma (ceux de Tarkovski plus que ceux d’Orson Welles) sont « du montage dans le plan » (Bazin). Le spectateur s’y déplace au gré d’une errance qui est autant psychique (mentale) que perceptive, car cette mouvance en modulation continue me paraît fonctionner assez bien sur le mode même de la conscience (au sens bergsonien et deleuzien). Une conscience ouverte, non préformée (cadrée, découpée, formatée), une conscience libre, mobile, sans attache, qui circule dans le monde et les choses exactement comme la pensée vivante se meut entre matière et mémoire.

Les deux autres œuvres figurant dans la salle sont des photographies. Des photographies panoramiques, qui répondent à leur manière (très spéciale) aux propositions paradoxales de Mittlestadt. Un premier ensemble, œuvre de Jeff Guess, est composé de douze images petit format. Sous le titre léger de this and that, elles donnent à voir deux séries : l'une (en noir et blanc) avec des intérieurs d'appartements, l'autre (en couleur) avec des vues urbaines extérieures. Ce qui intrigue le spectateur, c'est évidemment l'organisation interne de ces images, assez éclatée, hétéromorphe, spatialement chaotique (il n'y a pas de continuité référentielle dans les fragments d'espace assemblés) quoique plastiquement fluide (avec des raccord internes, des rimes, des rappels, des liaisons en tous genres). Le format modérément panoramique tend à suggérer l'idée d'un parcours du regard. Et c'est effectivement de cela qu'il s'agit. Ces images sont toutes obtenues à l'aide d'un sténopé (pinhole en anglais) à l'aide duquel Jeff Guess a patiemment capté des portions de lieux qu'il connaît bien pour y avoir habités (villes ou appartements). Avec son appareil "primitif" (un sténopé ne comporte ni objectif, ni diaphragme, ni obturateur, ni aucune mécanique ou automatisme, rien de tout ce qui permet de "maîtriser" la prise de vue), il a investi ces espaces en photographiant "à l'intuition" (il ne pouvait même pas cadrer), et dans un ordre approximatif, telle partie de salle de bain, puis tel détail du couloir, tel journal en gros plan, tel objet ou fenêtre (ou, pour les extérieurs en couleur, telle rue, telle vitrine, telle pancarte, etc). Le rouleau de pellicule (déroulé manuellement et en aveugle) y passait ainsi, sans que le photographe sache trop comment tout cela allait tenir ensemble. Ce sont des prises de vues temporellement séparées mais spatialement imbriquées, avec de singuliers modes d'enchaînement, de liaison, d'association, de superposition partielle, etc. Le tout restitue une impression étonnante de fluidité, de glissement, de mouvement organique autant que perceptif. Une sorte de mixage de prises de vue dans l'image photo, qui en appelle à ce qu'on nomme au cinéma, le "montage dans le plan". C'est non seulement d'un parcours dans l'espace qu'il s'agit (on explore un lieu), mais aussi d'un déroulement progressif étalé dans le temps : il s'agit de travailler par poses successives, toujours longues, histoire de laisser aux choses le temps de bien imprégner l'image, et avec des interruptions, parfois longues elles aussi, entre les prises. C'est une trajectoire du regard qui s'approprie un espace et qui organise son temps selon ses propres règles, le fragmentant bien sûr mais aussi le recomposant selon des impressions, des sensations, des envies électives, dans une sorte de rapport sensuel au monde, aux lieux et aux choses…