Emmanuel Hermange
Extraits du catalogue du Mois de la Photo, Paris, 1994


"Dans les panoramas, ècrit Walter Benjamin, la ville s’élargit en paysage, comme elle fera plus tard, plus subtilement, pour le flâneur." Alors qu’il étudiait le phénomène des panoramas scénographiques apparus à la fin du XVIIIe siècle, Benjamin met en évidence la corrélation qui lie son évolution au devenir polysémique des villes du XIXe siècle. S’inscrivant dans cette longue histoire du panorama devenue métaphore du passage entre photographie et cinéma, Jeff Guess semble réunir les deux propositions distinguées par Benjamin. En effet élaborés selon une technique hybride, ses panoramas donnent à la ville l’aspect de paysages dans lesquels se déploie la relation entre intérieur et extérieur. Et, associant la technique rudimentaire du sténopé, chambre noire munie d’un simple trou, à celle du panorama, obtenu par la juxtaposition de quatre ou cinq impressions successives sur un même cliché, il évoque une déambulation urbaine, qui pourrait être celle du flâneur. Son dispositif, dépourvu de viseur, met en oeuvre une part de hasard importante quant à la coupe. Ce n’est pas celle préétablie par la fenêtre d’un obturateur; c’est, d’une part, celle déterminée par les limites de la pellicule, d’autre part, celle, évanescente et indéfinie, que produit le sténopé. Ainsi, l’enchevêtrement des impressions dans une parfaite continuité d’espace, associé à la discontinuité de temps qui compose chaque panorama, évoque finalement un imaginaire proche de l’univers cinématographique. En 1992, Jeff Guess a été lauréat du prix des Moins Trente décerné par le Centre national de la photographie.