Chloé Orveau
Article paru sur le site Zéro Deux Online, 2011


Sous le commissariat de Larys Frogier, l’exposition de l’artiste américain Jeff Guess à la Criée, s’inscrit dans le cadre de l’évènement Le Sténopé, un procédé photographique – Le Monde par le trou d’une aiguille.

L’espace sombre de la grande salle d’exposition de la Criée, réduite pour l’occasion, accueille une installation, composée de deux écrans vidéo accrochés en vis-à-vis sur les murs, Disambiguation (2004-2011) et Addressability (2011). Chaque programme traite respectivement, en temps réel, de dépêches d’information et d’images qu’il compose, décompose et recompose pour créer de nouvelles formes, de nouveaux sens. A l’image du sténopé, l’image numérique se révèle de façon intempestive, non établie au préalable par l’artiste.

Les dispositifs mis en place soulignent le flux vertigineux de l’information et pointent la permanence avec laquelle il nous entoure. Insidieusement la conscience humaine s’imprègne de ces images incessamment diffusées par la presse et les divers vecteurs médiatiques.

Addressability, produite pour l’occasion, s’apparente à une voûte céleste sur laquelle vont se définir pixel après pixel des images hétéroclites provenant d’un flux RSS. Comment saisir notre réalité lorsque celle-ci s’inscrit dans une virtualité hasardeuse, engendrée par un dispositif informatique ? Le spectateur prend subrepticement conscience de la nécessité de se forger son libre-arbitre, après avoir jugé chaque information ingérée.

Lui faisant face, Disambiguation est la projection de phrases en anglais extraites de dépêches, pouvant offrir un potentiel narratif, traversant un espace en 3D.

Comme avec les photographies, ni le spectateur ni l’artiste ne peut anticiper le déroulement des évènements, puisque les mots extraits des phrases sont choisis par le programme informatique.

Plus loin, dans la petite salle, Partially Instantiated Object (2011), œuvre inédite, nous décrit une photographie sous Diasec d’un texte en langage informatique décrivant une caméra virtuelle dans un espace en trois dimensions. Cette œuvre évoque l’ « instanciation », action de créer un objet à partir d’un modèle, en informatique. Cette représentation décrit le mode de production des deux vidéo-projections exposées dans l’espace principal de la Criée.

Si selon Judith Baudinet, « les images sont les modes sous lesquels nous éprouvons notre présence au monde », il semblerait que la réalisation d’une photographie établit une construction objective et mentale du monde.

Or dans cette exposition, l’apparition fragmentaire des photographies de presse, composées, tels des puzzles, éveille un sentiment d’étourdissement, écho de notre contingence face à la réalité contemporaine. Ce foisonnement d’images sans légendes témoignent d’un inachèvement flagrant, nécessitant l’adjonction d’une narration. C’est dans un continuum avec l’image projetée que s’implique alors le corps et l’esprit du spectateur. Cette proposition artistique, se fait le lieu de révélation et d’inscription de l’image dans l’espace qui, des compositions agencées par fragments, dans un surgissement inattendu, aux circulations de mots, effeuille des temporalités et multiplie les hors-champs.

Enkysté dans l’incessant tourbillon d’images en mouvement sur la société contemporaine, nous pensons au Mnémosyne d’Aby Warburg, pour comprendre comment le temps et la mémoire transforme l’image et pour s’interroger sur l’emprise des images sur notre culture, avant leur survivance.

Comment l’inconscient du temps s’inscrit-il dans le présent, sans cesse renouvelé « du poids des mots et du choc des images », pour enfin éprouver le désir d’appropriation du monde par l’image ? Un présent « continu », un passé perpétuellement repoussé et toujours en quête du devenir convie la phrase de Marie-Noêlle Leroy : « L’image sténopéique correspond par avance à l’image mentale de notre mémoire. » En effet, soumis aux codes interprétatifs de notre conscience, ces images et ces mots tissent des liens avec notre fonds d’archives personnelles, notre mythologie personnelle. Chaque apparition rend propice l’émergence d’une réalité à juger, à inventer et à interpréter. Notre croyance en la valeur documentaire des images photographiques, consommées quotidiennement, s’ébranle alors, et bouleverse notre présence au monde.

Enfin cette exposition invite à une réflexion sur la place que nous accordons aux images, la plupart entrant en résonance directe avec les bouleversements actuels survenus dans le monde.

Le dispositif établi par Jeff Guess revendique une infinité, où le hasard impose au spectateur de réagir, de se positionner puisqu’il n’est pas jugement en soi, mais seulement « mécanisme » comme le pensait Bergson.

L’œuvre devient ainsi stochastique dès lors qu’elle s’organise autour du hasard. Tel un moteur dynamique, ce dernier travaille à la création d’une banque de donnée, favorisant l’émergence d’images non appréhendées, puisque trop nombreuses pour être simplement perçues.

Apprivoiser de nouveau le présent par l’humain, pour le sauver du phénomène d’hyper-exposition et de formalisation.